La philosophie éternelle

Qu’est-ce que la philosophie éternelle ? Voilà une vaste question à laquelle il est difficile d’apporter une réponse simple et courte. Voici donc pour commencer une présentation générale.

Qu’est-ce que la philosophie éternelle

Leibniz, au XVIIe siècle, a utilisé l’expression philosophie éternelle ou philosophia perennis en latin, et Aldous Huxley a repris cette formulation en 1945 dans son livre The Perennial Philosophy ou La philosophie éternelle en français. Cependant, la conception du monde qu’ils évoquent au travers de ces appellations n’est pas une innovation. On la retrouve en effet jusque dans les textes sacrés hindous datant du XVe siècle av. J. C. et c’est ici que le terme « éternelle » prend tout son sens, en désignant une philosophie potentiellement immuable, quasi intrinsèque à l’humanité.

Pour l’introduire, nous pourrions l’assimiler à l’adoption d’un point de vue universel, qui ne s’attache plus aux particularités, mais aux ensembles dont elles font partie. Tout ce qui existe ne constituant plus qu’une fraction de l’infini, les logiques deviennent la Logique, les vérités la Vérité, les réalités la Réalité et les philosophies la Philosophie. En conséquence de cette vision, les désaccords et autres oppositions entre les Hommes ne sont plus des contradictions de sens, mais simplement des comportements humains particuliers. L’univers, l’histoire, les sciences, tous deviennent un et indivisible. Et, pourtant, chaque être humain reste humain, unique et libre à son échelle.

Pour expliciter cette distinction entre l’infini et les fragments humainement accessibles, prenons l’exemple de la philosophie. Les philosophies, en tant que système de pensée particulier, se distinguent de la Philosophie désignant, elle, un ensemble infini comprenant tous ces systèmes particuliers. De la même manière, la réalité subjective propre à chaque individu est différente de la Réalité, objective, à laquelle se rapportent théoriquement toutes ces réalités subjectives. Il y aurait ainsi les philosophies et réalités particulières, subjectives, et la Philosophie ou la Réalité, infinie, objective et a priori inconnaissable entièrement.

Dépasser les apparentes contradictions

Cette conception du monde conduit à ne plus percevoir d’opposition théorique entre les hommes. De la politique aux sciences, en passant par la philosophie et la spiritualité, tous les intervenants, théoriciens ou pratiquants, paraissent exprimer un discours fondamentalement semblable.

Les quelques différences apparentes, qui ont pu faire l’objet de guerres tout au long de l’histoire, sont a priori explicables par l’individualité des penseurs et l’environnement dans lequel ils se sont développés. En effet, bien que l’on puisse déceler un consensus profond entre toutes les pensées humaines, celui-ci n’a pu être exprimé qu’à travers un langage particulier et, au sein d’un même langage, à l’aide de formulations singulières. Par ailleurs, en plus d’être biaisé par son expression, il se trouve affecté par l’interprétation subjective que celui qui l’entend opère. Par conséquent, si un tel consensus existe, son expression et sa compréhension peuvent potentiellement poser des problèmes d’universalité, pour la simple raison que l’être humain est naturellement partial.

Si la Réalité et la Vérité sont effectivement infinies, alors elles ne pourraient être exprimées à l’aide de philosophies partiales. Tous les courants philosophiques, y compris celui formulé ici, devraient nécessairement n’être que des fractions d’une infinité ineffable. Ils seraient, par conséquent, tous interreliés et aucun ne pourrait prétendre à une individualité fondamentale sans en devenir absurde.

Une philosophie universelle

On peut théoriquement déceler cette conception du monde dans toutes les religions et tous courants philosophiques existants et ayant existé. Chaque philosophie particulière peut ainsi se représenter comme le rayon d’un disque, dont le centre symbolise le consensus fondamental. Ce centre correspondrait à un absolu, la Philosophie. Chaque rayon part d’un point du cercle extérieur et traverse l’infini pour rejoindre le centre. Partant de la partialité humaine pour atteindre l’unité absolue et universelle ou bien, dans l’autre sens, rayonnant dans toutes les directions à partir du centre, mais étant perçu à partir d’un unique point sur la bordure extérieure du disque.

En tout temps et en tous lieux, les Hommes semblent avoir tenté de formuler ce centre, à leur manière. Il semble en effet que l’écriture et, plus généralement, le langage soient incapables d’exprimer, ou plutôt d’expliciter cette unité dans son entièreté. Chacun n’a ainsi toujours pu que bricoler un système de pensée adapté à son individualité et son environnement, afin de laisser transparaître cette unité. Ce texte n’échappe pas à la règle. Le court raisonnement déroulé ici n’est qu’un trait qui parcourt l’infini, de manière plus ou moins adroite, afin de rallier le centre du disque. Les idées et concepts qui sont utilisés ici ne sont que l’apparence que revêt certains fragments de l’infini sous la plume de l’auteur, un chemin, une voie potentielle. Chaque formulation employée découle de l’individualité de cet auteur et de son environnement. Ce texte est donc le reflet d’une certaine vie humaine au sein d’une époque particulière.

L’origine des conflits

Par ailleurs, ce texte s’adresse à des individus, le travail de compréhension et de réflexion partial est donc remis à la volonté de chacun. Étant donné que chaque être humain est différent, cette volonté personnelle, qui conduit à développer ses propres réflexions, est nécessairement unique. En effet, l’absence de désaccords ou l’accord autour d’une unité fondamentale n’efface en rien les particularités de chacun. Pour la même raison qui permet à chacun d’être unique tout en faisant partie de l’espèce humaine, ou de disposer d’une réalité subjective propre tout en se rattachant à la réalité objective. En conséquence, l’humanité tout entière ne peut théoriquement pas partager un système de pensée exactement similaire. Pour autant, cela ne semble pas problématique dans la mesure où les Hommes n’ont besoin de s’accorder que sur les éléments qu’ils doivent effectivement partager et que, dans ce cas, ils peuvent parvenir à des compromis.

Cependant, pour trouver un compromis, il faut véritablement le souhaiter. L’absence de compromis est explicable par le fait qu’aucune solution n’a été trouvée pour satisfaire les intérêts particuliers de chacun. Il s’agit là uniquement de diplomatie et il semble que toutes les interactions humaines ne soient, en fin de compte, pas grand-chose de plus que des rapports d’intérêts. Si la guerre éclate entre deux pays, si deux entreprises se font concurrence ou si deux individus rentrent en conflit, il est probable que cela ne tienne pas tant à l’impossibilité de trouver un compromis, qu’à une préférence pour l’affrontement. En effet, s’il y a conflit, cela signifie que les protagonistes pensent avoir plus à gagner par une lutte frontale qu’en consentant à quelques sacrifices pour parvenir à un accord. Or, si l’opposition peut profiter à certains, elle nuira théoriquement et nécessairement à d’autres. Par conséquent, sur le long terme et en règle générale, la conciliation pourrait paraître optimale.

L’équilibre de l’univers

Toutefois, la conciliation semble s’illustrer au-delà de l’être humain, notamment par le fait que l’univers tout entier paraît tendre vers ce qui nous apparaît comme un équilibre. En effet, les particules réagissent entre elles pour tendre vers un état qui nous semble plus stable. Cependant, si le monde est un système qui tend vers l’équilibre, il convient de remarquer qu’il ne l’atteint a priori jamais. D’ailleurs, on peut imaginer que, s’il y parvenait, il se retrouverait à l’état d’unité fondamentale et donc, par conséquent, que l’existence de toute chose nécessite cette tension permanente, cette dualité.

Cette tension, que l’on pourrait formuler plus poétiquement comme une recherche d’harmonie, semble pouvoir se résumer à l’existence de deux opposés. Cette opposition s’illustre, à l’échelle humaine, à travers les notions de bien et de mal, de souffrance et de plaisir, de guerre et de paix, etc. Ce ne sont là que des manifestations de la dualité et cette notion paraît en réalité bien plus profonde. En effet, il est probable que la dualité soit la condition indispensable à l’existence d’une chose. Le bien n’aurait pas de sens ni d’existence sans le mal, la vie sans la mort, la réalité sans observateur. D’ailleurs, tendre vers un point précis sans avoir au minimum deux bornes est a priori absurde étant donné que cela équivaudrait à se demander vers quoi un point tend dans un espace sans dimension. Ainsi, on peut penser que, pour qu’une unité absolue devienne l’univers éclaté que nous connaissons, l’émergence d’une dualité ait suffi.

En considérant le concept d’instinct et en supposant que l’existence de toute chose repose sur une dualité, nous pourrions supposer que la vie, humaine ou non, se résume à une perpétuelle recherche d’équilibre. Cette recherche se manifesterait au travers de toutes les interactions ou processus se produisant au sein de l’univers, des réactions chimiques à la conscience humaine. Cependant, le cosmos ne semble jamais atteindre un état d’équilibre, ce qui signifie que cette quête de stabilité pourrait être, à l’échelle humaine, éternelle. Par conséquent, cette quête peut s’apparenter à un processus permanent qui génère la vie et la détermine. Suivant une formulation plus concrète, cette recherche d’équilibre correspondrait à une lutte et cette lutte serait intrinsèque à la vie.

La voie du milieu

Toutefois, cette lutte n’est pas nécessairement une guerre ouverte contre le reste de l’humanité et de l’univers. Comme cela a été évoqué précédemment, la conciliation semble pouvoir être la meilleure solution. La raison est simple, un affrontement permanent entre des individus rend presque impossible leur développement. Notons qu’il s’agit bien là d’un affrontement entre individus et non entre des groupes opposés. Par exemple, le progrès technique accompli pendant la Seconde Guerre mondiale est justement le fruit d’une collaboration active entre des millions d’individus.

Par ailleurs, il semble que l’on puisse aspirer à un certain idéal humain, que l’on pourrait caractériser par le terme « sagesse ». Cette notion décrirait non pas un hermite abstinent, mais un modèle de stabilité suivant, pour ainsi dire, la voie du milieu. Cette voie n’est pas celle de la limitation ou du renoncement, mais bien celle qui, débordante d’énergie, conduit au contrôle, afin d’assouvir ses désirs et de limiter ses déplaisirs, dans une vision de long terme, en prenant donc en considération le reste du monde.

Conclusion

Les considérations qui viennent d’être déroulées sont terre à terre et immémoriales et c’est de là que la philosophie éternelle tire son caractère profondément spirituel. Car le spirituel dont il est question ici se résume à une quête de sens, c’est-à-dire à la recherche d’une vie en accord avec sa propre identité et le reste du monde. Dans ce but, l’objectif fondamental de cette philosophie est de déposséder les désaccords et les conflits de leur caractère inexplicable, pour faire émerger des consensus et ainsi tendre vers une harmonie entre l’humanité et l’univers.

Si vous avez lu cette page jusqu’au bout, vous souhaiterez peut-être en savoir plus sur la philosophie éternelle et l’approche que je propose. Si tel est le cas, je vous recommande mon livre : Une philosophie éternelle.